Météo : "Humeurs"...                          
Tribune libre de Jean Jacques Thillet.




1) Libérez l'Observation !

L’activité première du météorologiste. Sans observation aucune connaissance possible de la situation locale, de son évolution, de ses particularités.
En associant plusieurs observations, Le Verrier, inventeur de la météo moderne au milieu du XIXe, a créé le 1er réseau européen, lors de la guerre de Crimée, et à la demande de Napoléon III, soucieux de savoir si la tempête qui avait mis à mal tant de navires aurait pu être prévue.  Faisant appel à ses collègues astronomes, Le Verrier a pu réunir leurs observations et remarquer que la fameuse tempête n’était pas tombée du ciel sur la flotte, mais avait suivi un parcours bien identifiable. Il y avait donc une logique du déplacement. C’était l’amorce de la collecte internationale puis aussi du concept de prévision scientifique (et non plus prédiction plus ou moins « magique »).

En vacances à Chamonix, dans une période de froid rigoureux, je cherche, comme quantité de touristes, de skieurs, de professionnels des métiers de la montagne à savoir quelle est la température locale. Pas possible sans payer. Tout cela je le sais depuis longtemps, je le déplore et le condamne. Un besoin un peu plus aigu me fait rédiger ce billet d’humeur.

Alors que chez nos voisins Suisses toutes les observations sont accessibles par le web, actualisées toutes les 10’, en France il faut se rabattre sur la bonne volonté et l’inventivité des sites amateurs, qui font d’ailleurs avec passion un énorme travail et rendent plein de services que l’organisme public laisse en jachère. Il n’est absolument pas normal, à l’instar de ce qui se fait dans plein de pays – l’exemple le plus illustre étant les USA, pourtant « ultralibéral » - que le contribuable n’ait pas de retour gratuit sur ses investissements, que ce soit en observations classiques, images satellitaires, échos radar, données brutes des modèles… De mon point de vue, Météo-France ne devrait pas s’obstiner à vendre les données brutes mais seulement des services (mise en forme spécifique pour telle ou telle entreprise, avertissements pour dépassements de seuils, prévisions sur mesure, équipement en matériels appropriés, formation, suivi…).

La France est sans doute le seul grand pays en matière de prévision numérique à ne pas rendre ses sorties de modèles accessibles gracieusement. Pourquoi le seul ? Pourquoi ce malthusianisme ? Pourquoi cette paranoïa de la fuite des données vers des officines plus ou moins bien intentionnées ? C’est d’abord, comme je l’ai déjà signalé, un refus injuste de retour gratuit vers l’investisseur. Et puis, c’est d’une maladresse confondante. La plupart des données on les obtient sur le web, par d'autres canaux plus ou moins détournés.
Donc la dissimulation perd toute sa mauvaise raison d’être. En plus, il serait bien plus malin de ne pas se distinguer par son esprit mesquin, de montrer au contraire et sa disponibilité, et son sens du service public, et son savoir-faire. Il serait bien plus judicieux de soigner son image en se rendant sympathique, alors que la politique actuelle obtient l’inverse. Prouver à tous qu’on est largement aussi bon que la concurrence (les modèles français comptent parmi les tout meilleurs) serait même un gage de contrats commerciaux futurs, car il est bien normal que les applications spécifiques soient facturées aux clients (médias, entreprises, services de transport aérien, maritime, terrestre, agriculture, tourisme…).

Ce discours je le tiens depuis bien longtemps, bien avant que je sois à la retraite, ce qui libère ma parole publique. J’ai préconisé, dès la fin des années 90, d’ouvrir le site web de Météo-France, d’en faire une véritable « vitrine » des compétences, du savoir-faire. Parce que c’est un dû, parce que c’est bien plus sympa et potentiellement riche de commandes que le repli boudeur. Alors, me répondait-on, on va y perdre des recettes. Ma réponse : la publicité. Et je crois avoir préconisé cela avant que Google ne prouve qu’on pouvait faire fortune ainsi, discrètement, en rendant de multiples services. Ma stratégie était la bonne puisque Météo-France a largement ouvert ses pages à la publicité – parfois trop agressive d’ailleurs -, il y a 3 ou 4 ans.

Puisque mon objet est l’observation, pourquoi ne pas la rendre accessible sans débourser, en l’accompagnant de publicité ? Les voisins helvétiques la fournissent sans, mais bon, ce serait a minima un progrès considérable avec. Je suis persuadé que ces informations deviendraient rentables, bien plus que maintenant, où, payantes, elles ne doivent guère être consultées que par des passionnés ou de rares clients initiés.

L’accès en temps réel aux observations faites par les stations automatiques (température, vitesse et direction du vent, humidité…) de Chamonix/Bois-du-Bouchet (1 050 m), du Lac Blanc (2 330 m), de l’Aiguille-du-Midi (3 850 m) intéresserait à coup sûr beaucoup d’usagers. Ce serait un plus d’image pour le centre météo, un plus de sécurité aussi. On peut d’ailleurs imaginer toutes sortes de présentations captivantes et efficaces en utilisant cette spécificité de stations automatiques (fonctionnement H24) pertinemment étagées à 3 niveaux stratégiques. On passerait ainsi de la clandestinité improductive à la transparence utile et… rentable.

Les mesures de la station du Bouchet devraient être complétées, au moins toutes les 3h (toutes les heures de préférences) par des compléments humains comme le « temps sensible » (brouillard, pluie, neige, orage, avec précision sur l’intensité), l’ « état du ciel » (nature, quantité, niveaux des nuages), la « visibilité ». Toutes les autres stations de France tenues par des professionnels (Grenoble exceptée, autre anomalie insupportable pour la 13ème agglomération du pays) font des observations complètes, chaque heure, durant les vacations (le jour à Chamonix), pourquoi certaines, hautement stratégiques, ne participent pas à la collecte ? La mutualisation des observations, les réseaux solidaires sont à la base du métier de météorologue. Ne pas remplir ce devoir, cette mission est inadmissible. Il est cocasse – et très triste – de constater que c’est la météo privée de l’Office du Tourisme (je développerai prochainement) qui fournit ces informations 2 fois/jour… Au passage, comment comprendre aussi que même les bulletins triquotidiens du CDM chamoniard ne fournissent pas de données observées sur les températures, sur les quantités de neige fraîche ou de neige totale à Chamonix ? Très facile à obtenir, et cela intéresserait bien plus les touristes que nombre de détails futiles et inutiles. Encore un thème à développer : le contenu des messages de prévision. C’est d’ordre national. J’ajoute, à décharge des CDMs, que la hiérarchie administrative ignore comment fonctionne dans le détail ses services déconcentrés, n’a pas donné de consignes pour gommer ces lacunes (pas les seules !), n’a pas de connaissance précise des besoins des usagers. Et cela malgré une longue démarche Qualité.

Plus généralement, la nuit pose en France des problèmes de présence des observations humaines (données estimées, car toutes ne sont pas encore accessibles aux automates – Annecy/Meythet dispose pourtant d’une station automatique qui fournit le « temps sensible », pourquoi pas Chamonix, pourquoi pas Grenoble/Le Versoud ?) : les CDMs (Centres Météo Départementaux) ne travaillent pas la nuit. Les pays voisins ont trouvé des solutions… Bref, pourquoi ne pas faire appel, comme je l’ai préconisé de longue date, à des professionnels obligés d’être sur le terrain H24, et eux-mêmes concernés au plus haut degré de sécurité par les conditions atmosphériques. Je pense notamment aux sociétés autoroutières dont les multiples « Centres d’Entretien » pourraient justement et fort utilement (pour eux-mêmes, pour tous) compléter le réseau officiel nocturne assez aveugle. Il n’est pas difficile d’utiliser le code OMM (Organisation Météorologique Mondiale) pour signaler au moins les intempéries comme le brouillard, la pluie, la neige, l’orage. Très simple à mettre en place. Et ce serait tellement efficace !



2) La prévision météo bicéphale de Chamonix.

La suite logique de l’Observation, l’activité cruciale du métier de météorologue puisqu’elle permet d’anticiper les « mauvais coups » du ciel pour essayer de s’en prémunir autant que possible, mais aussi les périodes fastes pour en profiter au mieux. La météo est devenue un véritable phénomène de société. Qui peut s’en passer ?

Celle de Chamonix, spécifique pour alpinistes, a débuté en juillet 1969. Pendant 6 étés, j’eus la responsabilité, mais aussi l’honneur, d’animer la première antenne estivale expérimentale, qui devint fin 1974 une station à temps plein. Une présence de jour non stop, éprouvante mais tellement enthousiasmante. Une rude école, au contact de l’usager, forcément exigeant. Une richesse relationnelle exceptionnelle. J’aurai sans doute l’occasion de refaire ici l’historique plus complet de la station météo chamoniarde, devenue officiellement haut savoyarde au milieu des années 80. Mais d’abord, un hommage à celui qui l’a voulue : Maurice Herzog, député-maire à l’époque. En charge de la sécurité pour le massif du Mont-Blanc, bien au fait de par ses fonctions privées des progrès de la météo qui, dès le début des années 60, avait hérité d’un premier outil merveilleux : le satellite artificiel, il avait été confronté à des drames alpins dus au mauvais temps estival, fréquent en ces temps de « palier » (grosso modo 1950-1980). Il s’est donc tourné vers la Météorologie Nationale pour obtenir un appui prévisionnel local. Une première nationale, une première mondiale.

                     

Je considère que mon rôle de pionnier, mon expérience m’autorisent – me légitiment - à exprimer mon point de vue, fût-il parfois impertinent. Etant resté passionné, donc plutôt bien au courant de l’évolution de Météo-France, je me dis aussi que me taire devient une sorte de complicité vis-à-vis de comportements que je déplore, qui sont, de mon point de vue, néfastes pour les acteurs de la vie montagnarde. Je crois pouvoir prétendre avoir fait de mon mieux, avec les outils d’alors, pour la sécurité des alpinistes, skieurs et touristes, pour avoir encore envie d’améliorer leur sécurité. Ce n’est qu’affaire de bonne volonté, très peu d’argent.

La situation à Chamonix est parfaitement ubuesque.

Déjà, le transfert de la station météo à Chamonix Sud fut une énorme erreur. C’était tourner le dos à la mission initiale, spécifique : la proximité avec l’usager. Comment mieux la servir que dans la Maison de la Montagne, créée par Gérard Devouassoux en 1971 ? Celle-ci est idéalement située, au cœur de la ville, au cœur de l’activité alpine (Cie des Guides, ESF, OHM). Le regretté Gilbert Chappaz, guide émérite, ancien guide-chef, au langage très imagé, m’a dit un jour sur un trottoir, lors d’un échange impromptu, quelques mois après le déménagement : je ne comprends pas Météo-France, quand un chirurgien fait une opération, il remet le cœur à sa place, pas au pied. J’avoue avoir eu peur qu’il ait pu croire que j’avais la moindre responsabilité là-dedans, puisque, exerçant à Grenoble, il pouvait penser que j’étais le supérieur hiérarchique direct du Centre de Chamonix (CDM74). En réalité, avant même que le projet prenne corps, j’avais exposé mon point de vue au Directeur régional de l’époque, à Lyon. Pour moi, il était impératif de garder le cap : le contact direct. Certes, les tâches de la station ayant pris de l’ampleur, il fallait trouver un moyen de libérer le prévisionniste de l’accueil pour qu’il puisse sereinement se consacrer à son travail. La solution que je préconisais : un prévisionniste affecté au contact, au moins durant les saisons de haute fréquentation, par rotation, avec le matériel approprié (réception des images satellitaires, panneau d’affichage), pour commenter, expliquer, écouter aussi, tellement il est primordial que l’échange soit bidirectionnel, pour l’enrichissement mutuel, la bonne connaissance des besoins des uns, des limites des autres,. Oui mais, on n’a pas les moyens, répondit-il. Si on le veut, c’est tout à fait possible, répliquais-je. Il suffit d’obtenir des aides de plusieurs sources concernées : Défense (PGHM, EMHM), Tourisme, Jeunesse & Sports, Région, Département, Mairie… La situation stratégique de Chamonix, la sécurité, l’opportunité de faire de la pédagogie aux foules qui passent ici, justifient parfaitement cette expérimentation. Mais comme ce directeur avait donné pour consigne de ne plus répondre au téléphone, de fermer la porte (le répondeur automatique étant fait pour satisfaire toutes les questions…), cette ambition lui passait complètement au-dessus de la tête.

Le panneau d’affichage très complet (bulletins, mais aussi cartes avec pictogrammes en arole sculpté, documents avec fronts et centres d’actions – dépressions, anticyclones - informations sur les conditions d’une sélection de villes de France, d’Europe…), que j’avais quotidiennement actualisé, seul, puis, à partir de 1974, avec les agents qui confortèrent peu à peu l’effectif, était vite devenu, après ma mutation en 1979, le support du seul bulletin de prévision, affichage négligé au reste. Auparavant, ce panneau, des quantités de photographes le fixaient sur pellicule, plaçant devant, qui femmes et enfants, qui la petite amie… Des ingénieurs de la météo allemande, vinrent m’expliquer un jour qu’ils en avaient montré des images à leur direction, à titre d’exemple de ce que l’on pouvait faire en matière de présentation météo dans un site touristique.

       

Malgré un renfort en personnel au fil des années (environ 8 agents), l’Office du Tourisme ne put jamais obtenir un bulletin régulier en anglais du CDM, la moindre des corrections vis-à-vis du public étranger, et aussi une sécurité améliorée pour ces usagers (trop facile de dire ensuite : ils partent sans s’informer…). De plus, la politique commerciale étrange de Météo-France devint tellement exigeante et inconséquente* que l’Office créa sa propre station de prévision vers la fin des années 90. Ainsi, paradoxalement, la seule grande station touristique en montagne qui possède un centre météo a été obligée de monter son propre service de prévision du temps (on pourrait y détecter un conflit d’intérêt, si les bulletins n’offraient pas une évidente impartialité). Qui le sait ? Les bulletins venant du CDM74 et de l’OT sont fréquemment affichés côte à côte, sans que personne ne se doute d’une origine différente. Sur le web, dans les hôtels, au chalet du CAF… c’est le bulletin gratuit de l’OT qui cartonne puisque celui de Météo-France est payant. Quelle confusion ! Quelle légèreté aussi quand on connaît l’impact vital de la météo dans un massif  aux courses exposées ! On marche sur la tête !... En juillet 2009, suite à des grosses difficultés pour des alpinistes au Mont-Blanc, une polémique éclata dans la vallée. La météo officielle s’en prenait à la météo de l’OT, l’accusant d’incompétence, donc de dangerosité. Mais à qui la faute cette situation ? Par hasard, je rencontrai le directeur de l’OT en août. J’évoquais l’affaire et lui dis que je lui donnais raison. L’OT comble les lacunes de service public que le CDM a laissé s’installer (affichage, anglais, gratuité…).

Pour faire un peu de prospective, il serait assez facile, et relativement peu coûteux, de créer ce fameux poste de prévision d’accueil que je préconisais naguère. Il suffirait de détacher, à tour de rôle, un prévisionniste au Météosite de la Maison de la Montagne. Certes la fonction d’information est tenue depuis une bonne dizaine d’années (sauf erreur de ma part, car je ne connais pas ces détails), par une jeune personne, qui a reçu une formation rapide par Météo-France, à Toulouse. Pour l’avoir subrepticement vu œuvrer, tout au début, je suis convaincu qu’elle fait son travail avec beaucoup de bonne volonté et sûrement une maîtrise affirmée par les années. Une complémentarité est sûrement possible, tant les besoins sont grands, au moins durant l’hiver et l’été. J’ai donné plus haut des pistes pour financer le poste supplémentaire de prévisionniste que l’opération nécessiterait.

Je reviendrai plus tard sur le contenu des bulletins.

*Le Conseil Economique et Social a évalué, dans un rapport de 1985, que la Météorologie Nationale rapportait (en victimes et dégâts évités) 12 fois les investissements. Une étude récente de l’OMM (Organisation Météo Mondiale) a trouvé un ordre de grandeur équivalent. Belle rentabilité ! Tant mieux ! Mais alors, donnons toute sa place à la prévention (c’est en vaccinant gratuitement qu’on combat les maladies en amont, qu’on fait au total des économies). Personnellement, j’estime depuis longtemps que l’accès au web, aux répondeurs devrait être gratuit, aux frais de mise à disposition près. Météo-France, au carrefour de tous les besoins, devrait pouvoir assez facilement compenser ces « pertes » (pour l’Etablissement, mais des gains pour la collectivité) par des ventes aux multiples entreprises, aux services de toute nature, dans toutes les activités, qui ont besoin d’applications spécifiques, sans compter les recettes publicitaires que le web peut générer.


Ouverture de la saison estivale à Chamonix, en 1974 :
De gauche à droite,
. un guide
. le météo de service pour 2 mois non stop (6 étés de 1969 à 1974) ;
. Gérard Devouassoux, guide, grand alpiniste, adjoint au maire Maurice Herzog, créateur de l'Office de Haute Montagne dans la Maison de la Montagne (ancien presbytère) ;
. Félix Martinetti, ex-guide brillant (très belles premières à son actif), en retraite, tailleur à Valréas, guide-conseiller de l'OHM ;
. sa femme ;
. Jean-Jacques Mollaret, capitaine de la compagnie de Gendarmerie de Chamonix, ex-patron du PGHM (secours en montagne), un homme exceptionnel, mort dans une avalanche quelques années plus tard, dans les Alpes du Sud, après un passage à la Réunion, où il créa la Maison de la Montagne de Cilaos ;

Pour la petite histoire, Gérard Devouassoux arrosait aussi l'expédition "Kriter" (d'où les bouteilles) des guides chamoniards qu'il allait commander à la conquête de l'Everest dans les semaines à venir. Une avalanche le surprit dans son sommeil à un camp relais. Avec le sherpa qui l'accompagnait, on ne les a jamais retrouvés. Très grande perte pour Chamonix...





3) Xynthia et le "réchauffement".

 Au lendemain de la tragique tempête qui a dévasté le littoral charentais et, hélas, fait tant de victimes, Le Figaro éditait le titre suivant :
«La tempête n'est pas liée au réchauffement climatique».

C'est péremptoire, comme trop souvent un titre qui se veut accrocheur. Rien à voir, donc, avec l'état d'esprit qui sied à la démarche scientifique : l'humilité, le doute. L'expert de Météo-France consulté aurait répondu ainsi : «A priori, on ne peut faire aucun lien avec le changement climatique. La tempête de ce week-end rentre dans la variabilité naturelle du climat.»

L'ingénieur n'a pas tort, puisqu'en l'occurrence rien, aujourd'hui, n'est démontrable de façon sérieuse, solide. Ce n'est pas pour autant qu'il a raison. Et cette petite phrase, l'essentiel, sortie du contexte, devient le titre qui percute et qui fausse un peu le débat. Une hirondelle ne fait pas le printemps, un expert ne détient pas la vérité à lui seul. Certes, l'opinion est entourée de précautions. Elle laisse des portes ouvertes à d'autres explications. "A priori", espace ouvert au "A posteriori", de la démonstration future, éventuelle, scientifiquement argumentée. Nous sommes ici au niveau de l'"impression" personnelle, donc éminemment subjective.

Eh bien, sans être ni plus ou moins expert que cet ex-collègue, j'avancerai une interprétation moins distante. Le "réchauffement" est une réalité incontestable (les records tombent depuis 30 ans), et non contestée (ce qui l'est, par contre, c'est sa ou ses causes). Les conséquences en sont multiples, parfois graves, parfois heureuses (certaines régions du globe ont moins froid, leurs habitants ne s'en plaignent vraisemblablement pas, sauf cas particuliers). On sait que la faune et la flore en sont affectées, que des espèces abandonnent des territoires pour en abandonner d'autres, sur terre comme en mer. Les lignes bougent, c'est incontestable, celles des glaciers notamment.

Côté météo, on constate une multiplication des phénomènes violents (cyclones, sécheresses, inondations, surchauffes ou refroidissements intenses - oui, le réchauffement, par les déséquilibres qu'il provoque, peut aussi se manifester, paradoxalement, par des périodes, des saisons froides sur de vastes espaces). Il y a peu, un cyclone s'est formé non loin des côtes du Brésil, alors qu'ils y étaient jusque-là inconnus. L'année dernière, un autre a pris naissance au large du Portugal. Encore un évènement tout à fait insolite. En France, en 10 ans, nous avons subi Lothar et Martin, fin décembre 1999, puis Klaus en janvier 2009, ravageur dans les Landes, Xanthia aujourd'hui. Toutes des tempêtes exceptionnelles (et n'oublions pas le pendant de l'excès de "beau temps" de l'été 2003), dont la "durée de retour", comme l'on dit, est au moins de l'ordre du siècle (ce qui signifie qu'on les rencontre "normalement" pas plus d'une fois tous les 100 ans). Je me souviens d'un maire de la Vallée du Rhône qui, au début des années 90, avait utilisé cette formule dans les médias, lors d'un automne de pluies intenses et dévastatrices : "maintenant, nous avons des précipitations décennales toutes les semaines." Eh bien, nous en sommes là : maintenant, nous avons des tempêtes séculaires presque tous les 2 ans.

Alors, je dis que cela fait trop de coïncidences. Sans nier la variabilité inter-annuelle qui fait de notre climat tempéré un peu une fiction, guère plus qu'une moyenne d'épisodes de beau ou de mauvais, de froid ou de chaud, mon opinion est que la nouvelle fréquence, très insolite et très préoccupante, de ces tempêtes extrêmement violentes, est très probablement liée au réchauffement. Une tempête, aussi exceptionnelle soit-elle, prise isolément, rentre effectivement dans le cadre de la variabilité naturelle du climat, mais quand elles s'accumulent il faut modifier l'angle de lecture... et la formule d'interprétation. Ce n'est pas une démonstration, c'est plus qu'une intuition, c'est le constat de la simultanéité troublante de phénomènes nouveaux, qui déséquilibrent notre climat d'ordinaire moins agressif.



4) Vigilance.

On sait de quoi il retourne, il s'agit du dispositif mis en place par Météo-France après les tempêtes Lothar et Martin de fin décembre 1999. A l'inverse de la brillante prévision de la récente Xynthia, celles de fin du siècle avaient plutôt été un fiasco, et ce n'était pas vraiment de la faute des modèles, qui, dès le milieu de semaine, avaient anticipé un flux exceptionnellement rapide pour le WE. 

Déjà, je conteste l'utilisation du terme "vigilance". Une mise en vigilance recouvre pour moi l'attention qu'on attire sur un risque potentiel. Ce n'est qu'une étape de mise en condition du public, et, pour les services de sécurité, l'occasion de serrer les derniers boulons. Le temps fort de la mobilisation de tous devrait être l'"alerte", mot beaucoup plus fort. Après la préparation dans un contexte de risque probable, on passe à la phase active lorsque la dangerosité de l'évolution est confirmée, hautement probable. En somme, je verrais bien 2 phases dans le dispositif de prévision des risques : la mise en vigilance et l'alerte. Les modèles sont d'une fiabilité telle, désormais, qu'il me paraît possible de dissocier ces deux degrés, en adoptant une progression analogue à ce qui existe dans les îles pour le risque cyclonique.

Récemment, deux vigilances ont été spectaculairement et efficacement réussies. Une annonce de verglas sur la moitié nord du pays, 24h à l'avance, alors que le ciel est resté durablement clair sur le secteur menacé avant l'arrivée de l'aggravation nuageuse puis pluvieuse, l'annonce de Xynthia, deux jours avant, alors que, sur place (notamment dans les secteurs qui allaient être sinistrés), c'était le calme trompeur précédant le déchaînement des éléments. Deux cas où le dispositif fut tout près de la perfection.

Un progrès encourageant après toutes ces vigilances tardives, trop tardives, parfois même sur constat (la vigilance part de Météo-France quand les prévisionnistes détectent un danger qui vient d'éclater). Le public et les médias sont d'ailleurs d'une tolérance confondante. Souvent, dans les JT, évènement et vigilance sont annoncés simultanément. Et tout le monde d'applaudir, sans autrement s'interroger sur la finalité de la prévision : prévenir aussi tôt que possible. Je n'ignore pas, bien sûr, que malgré les extraordinaires progrès prévisionnels la nature réserve encore des surprises, que, notamment, le risque orageux reste compliqué à maîtriser, que ses déclenchements localisés, impromptus, violents, dévastateurs, ne sont pas rares, et qu'il n'existe guère de parade contre cela. Déjà, ce serait un pas en avant, de séparer, comme je l'ai préconisé maintes fois, les situations orageuses en trois grandes catégories : les "orages de beau temps" (expression apparemment paradoxale qui recouvre les orages isolés d'évolution diurne, et qui ne sont pas les moins sévères, loin de là), les "orages de limites de masses d'air" (la localisation potentielle est déjà plus précise, au voisinage de la ligne de fracture, assez facilement repérable et prévisible), les "orages de plages instables" (dont l'enveloppe territoriale est généralement fort bien prévue).

Pour éviter certaines surprises (exemple : chutes de neige abondantes, perturbant sérieusement la circulation, sur les contreforts nord du Massif Central - autoroute A72 - en régime de secteur nord, notamment de traîne instable ou de retours d'Est), on pourrait, je le crois, prolonger la solution déterministe du calculateur par une approche statistique. A savoir, utiliser les "analogues". Dès la fin des années 70, j'avais proposé, sans succès, forcément, que l'on construise, au quotidien et dans chaque station, une banque de données des évènements observés (éventuellement rien). En recherchant dans le passé, avec des outils statistiques, les situations les plus proches de celle prévue, on aurait pu dès lors, avec un patrimoine vécu de plus en plus dense, faire remonter et utiliser comme "clignotants" des cas sortis de la mémoire des prévisionnistes. L'EDF, à Grenoble, pour gérer le remplissage de ses barrages, a utilisé depuis les années 70, avec profit, cette approche pour anticiper les épisodes de précipitations intenses (cévenols en particulier). Le Centre d'Etudes de la Neige de Météo-France, à Saint-Martin-d'Hères, applique opérationnellement depuis plusieurs années la méthode, avec succès, pour affiner la prévision de distribution des chutes de neige par massifs.

Le "pixel" de base de la carte de vigilance est le département. Qui ne constate que c'est bien trop grossier au regard des possibilités actuelles ? Au-delà de cet affichage peu pédagogique, ne restituant pas la réalité esthétique des vraies perturbations, ce déficit de nuance aboutit à des résultats incongrus, comme des départements pris en sandwich entre d'autres coloriés différemment, et sans que cela soit justifié par le contexte géographique, ou bien, en situation de canicule, l'Isère verte voisinant le Rhône orange... D'ailleurs, la dernière canicule a plutôt montré des subtilités étrangères au vécu des personnes. La très forte chaleur était installée presque partout, avec effectivemen des noyaux plus forts, ce qui n'exonérait pas les secteurs les moins sévèrement touchés d'adopter aussi les mesures de précaution. La sensibilité personnelle à ce type d'aléas est tellement fluctuante qu'elle se moque bien des arguties technocratiques. Pour reprendre l'exemple de la canicule de juillet 2009, le résident d'une cité de Vienne souffrait tout autant que celui d'un quartier d'immeubles de Lyon. Savoir qu'il était en vert et pas en orange ne devait pas sensiblement réduire son inconfort et ses besoins en prévention... Le découpage départemental se justifie certes par l'organisation administrative de notre pays (Sécurité Civile d'abord), mais il n'est pas interdit de réfléchir à des modes de communication plus fins, à la fois organiquement pratiques et météorologiquement plus précis.

Météo-France alimente en continu la base Symposium dans laquelle les départements sont découpés en plusieurs zones  climatiques distinctes (jusqu'à 10 ou plus), selon la configuration géographique (bord de mer ou non, altitude, exposition à tel ou tel vent dominant...). Le calculateur sait prévoir à cette échelle, alors pourquoi ne pas moduler la vigilance en conséquence. Nos voisins suisses affinent l'alerte au niveau de la commune. Parce que c'est raisonnablement faisable (Arome, évolution récente du modèle de Météo-France, utilise une résolution de 2,5 km).

La météo hélvétique, encore, travaille avec une échelle de risque à 5 niveaux, intégrant "jaune clair" et "jaune foncé". Encore une différence de taille avec la présentation française où le jaune est une sorte de fourre-tout commode, qui recouvre un éventail de risques bien différents. Et ça n'est pas anodin. Météo Suisse complète son dispositif en proposant un abonnement gratuit, personnalisé, à ses SMS d'Alerte. Exemplaire ! J'ai balayé ici les aspects de la Com de la Confédération ; je suis bien convaincu que, sur le fond, sa prévision numérique vaut bien celle de notre pays, à savoir au top. 

Et puis, je suis choqué de constater qu'en vigilance jaune Météo-France dissimule la nature des évènements prévus. J'ai, dès la présentation de la maquette en 2001*, fait savoir que je n'étais pas d'accord avec cette disposition. La mise en ligne de la carte de vigilance européenne**, il y a 3 ans, je crois, montre clairement - et assez honteusement, j'estme - que la France est le seul pays d'Europe à agir ainsi. Pourquoi ???... Comment peut-on imaginer que le service public national en charge de la sécurité des personnes et des biens puisse rester évasif  sur un facteur de risque, même s'il est de niveau faible (et encore, on a vu plus haut le cas des orages isolés, éventuellement intenses, rangés logiquement dans le jaune - je suppose que nos amis suisses les classent dans le jaune clair ou dans le jaune foncé, selon le niveau d'instabilité, mesurable et prévisible) ? A l'échelle de notre pays, peuvent cohabiter, dans un même jaune, et donc la confusion, un risque de fortes pluies sur l'Aquitaine, un fort mistral dans la Vallée du Rhône, des avalanches sur le Nord des Alpes. Une pratique tellement insolite, opaque, pour ne pas dire dangereuse, qu'aucun autre pays d'Europe ne l'applique.

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5) Les modèles m'épatent.

Au long de cet hiver sans répit, j'ai envie de féliciter les modèles numériques de simulation de l'évolution du temps. Xynthia vient de prouver, une fois de plus, leur pertinence, dans un contexte pourtant très nerveux et complexe. Plusieurs jours à l'avance, ils avaient prévu son creusement intense, sa trajectoire, son timing. Pour avoir fait de la prévision avec un crayon et une gomme, je mesure à sa plus juste valeur, je crois, le niveau des exploits numériques au quotidien. J'en suis positivement bluffé.

C'est un peu comme aux JO, ou, plus généralement, pour toute activité maîtrisée ; ça paraît maintenant aller de soi, tout simple dans la sobriété efficace, comme les prestations des meilleurs athlètes. C'est cela la classe ! Ou plutôt, d'abord, l'accumulation de progrès au long de 40 ans de sophistication. Comme pour le geste sportif parfait, on est face à une oeuvre d'art, à une transcendance esthétique.

Si dans les 2 à 3 jours, on peut désormais admettre que la prévision des individus météo (anticyclone, dépression, fronts) et de leur corollaires (types de temps : températures, nuages, précipitations, vents), leur cheminement en lieu et temps, sont d'une remarquable précision, il me semble que les tendances (plus chaud, plus froid, amélioration, aggravation...) sont également très intéressantes, raisonnablement utilisables, jusqu'à 8 jours, voire davantage. Quand on connaît la complexité des interférences à gérer (nous sommes bien loin du train lancé sur ses rails à une vitesse connue), je trouve ces résultats vraiment enthousiasmants. A rendre anachronique le "papillon" puisque, quoi qu'il fasse, l'ordinateur anticipe où il va et comment. Ces remarques sont purement subjectives. Les services météo savent comment analyser en toute objectivité les performances et leur progression.

Est-ce à dire que c'est parfait ? Evidemment, non. Rien ne l'est jamais d'ailleurs (c'est d'un banal !). Car il est des phénomènes si subtils dans leur comportement (brouillard, averse, orage, neige ou pluie tout près d'un 0 °C qui fait la différence pour si peu, leur intensité, leur localisation...) qu'il n'est guère possible de fournir plus que des "enveloppes" qualitatives (ex : orages isolés probables en fin d'après-midi). Ce qui toutefois ne manque pas d'intérêt, surtout si on y ajoute des probabilités d'occurrence : une aide à la décision à n'en pas douter fort utile.

J'y vois une conséquence à développer : utiliser le temps gagné par cette massive et précise aide à la prévision de la technologie pour le consacrer à la communication, à la prise en charge experte, personnalisée, des besoins professionnels les plus délicats (la sécurité des biens et des personnes étant du ressort de l'assistance standard, de la mission basique du service public).

Je ne voudrais pas terminer en laissant croire que je me prosterne devant le moderne dieu ordinateur. Bien sûr, c'est le génie humain qu'il faut louer pour ces brillants résultats en si peu d'années à l'échelle historique. Ces calculateurs, le hard mais aussi le soft, sont uniquement du travail d'homme, l'accumulation d'inventions et de travail aux quatre coins de la planète. Ce qui m'épate, c'est l'intelligence.



6) Amer (ou le siège éjecté).

 Amer, c'est aimer sans son "i", un i arraché par indifférence et amnésie qui s'en vont avec...

J'ai appris la vente par l'Etat de l'immeuble de Météo-France, sis au 1 du Quai Branly. C'est à cet endroit précis, que, le 1er octobre 1961, à guère plus de 19 ans, j'ai connu mon premier contact concret avec la météo. A cette époque, l'établissement, administration d'Etat, s'appelait encore Météorologie Nationale. Son directeur, depuis 1945, était André Viaut, simultanément président de l'OMM (Organisation Météorologique Mondiale, section de l'ONU, basée à Genève).

André Viaut avait gravi les échelons hiérarchiques. Il avait été prévisionniste. Un de ses hauts faits est d'avoir assuré la protection météo du 1er vol transatlantique Est-Ouest, celui de Costes et Bellonte, en 1930, sur "le Point d'Interrogation". Il a rédigé des manuels de météo aéronautique, notamment le Manuel de météorologie du navigant et le Manuel de météorologie du vol à voile. Dans la collection Que Sais-Je ?, il a produit La Météorologie, qui eut un succés non démenti pendant des décennies.

Inutile d'ajouter que, pour le jeune provincial que j'étais, la découverte du siège de la Météorologie Nationale reste un souvenir profondément gravé sur mon disque dur. Un souvenir doublé d'une intense émotion, comme tant d'autres sans doute l'ont ressentie. L'immeuble en lui-même n'était pas spécialement beau, encore que majestueux en façade. Il contenait, outre les bureaux de la Direction, le SMM (Service Météorologique Métropolitain), c'est à dire la prévision opérationnelle centrale. l'EERM (Etablissement d'Etudes et Recherches Météorologiques), en partage avec Magny-les-Hameaux. A Trappes se trouvaient le CTM (Centre Technique du Matériel) et la station de Radiosondage. Quant à l'ENM (Ecole Nationale de la Météorologie), que j'allais intégrer le lendemain, elle se trouvait dans les Yvelines, à Bois-d'Arcy, dans le Fort de Saint-Cyr. On prenait les cours sur place, on pouvait s'y restaurer et y dormir, dans de longues casemates, sombres et austères mais tellement sympathiques et... gratuites. L'ensemble parisien, donnant sur l'avenue Rapp et la rue de l'Université est magnifiquement situé, en rive Gauche, juste à côté d'une gare du RER, à un bout du pont de l'Alma, tout près des Champs-Elysées, de la Tour Eiffel, du palais du Trocadéro, du Champ de Mars, de plusieurs ambassades. Cognac-Jay, haut lieu de l'ORTF était à 2 pas. Depuis peu s'ajoute à ce panel prestigieux le déjà célèbre Musée des Arts Premiers. Une vitrine modeste et assez tristounette, dans sa sobriété "scientifique" de l'époque, affichait pour le public de cet espace très fréquenté un ensemble de données mesurées sur place et à la Tour Eiffel, des cartes du temps présent, des cartes prévues (48h au plus !...)... Bref, un emplacement IDEAL.

Alors, apprendre que tout cela va disparaître, que l'Arabie Saoudite, et finalement la Russie ont mieux compris que nous que le lieu est hautement stratégique, me fait mal au coeur. Météo-France abandonnera son Histoire dans les années qui viennent pour rejoindre Saint-Mandé, dans un parc où est déjà établi l'IGN (Institut Géographique National). Il y a des raisons à cela, sans doute d'excellentes raisons. Mais en toutes circonstances, il existe souvent des alternatives. De mon point de vue, il fallait absolument conserver un pied-à-terre au quai Branly, ce fleuron, le vaisseau-amiral, pour le siège, pour une cellule multimédia de proximité avec les médias, forcément, mais aussi les autorités, les services météo étrangers, le public. C'était une question d'image (c'est vital l'image ! - on peut vivre sans, mais tellement mieux avec), mais aussi d'efficacité dans les relations avec le monde extérieur, même si Internet a aboli les distances et remplace communément le contact physique par du virtuel ; efficace, mais tellement moins humain, forcément (et l'humain n'apporte-t'il pas un bonus d'efficacité ?).

Météo-France a la chance d'être à la croisée de préoccupations modernes cruciales : la prévision du temps, celle du climat, l'environnement. Quand Météo-France soumet son projet de budget à l'Etat, quel ministère n'est pas concerné, ne s'en fait pas l'avocat ? Le public est avide de météo, les entreprises aussi, de toute nature. Pour peu qu'on sache enfin jouer la transparence , ouvrir le site Internet comme sait si bien le faire la NOAAl'Etablissement, de ses aptitudes à bien remplir et vendre des services efficaces, sur mesure. (prévisions mais aussi données d'observation, images satellitaires, images radar, sorties de modèles...), le rendre bien plus proche, bien plus attractif, les recettes publicitaires afflueront encore plus. Les demandes d'assistances spécifiques ne pourront qu'être boostées par cette découverte de la vraie compétence de

Oui, je suis triste qu'une solution alternative de maintien sur site - au moins partiel, pour l'essentiel - n'ait pas été retenue. Manque de foi, sans doute...




7) Météo multilingue.

La France, 1ère destination touristique mondiale. Ce statut flatteur, tellement mérité par la diversité de nos paysages, la richesse de notre patrimoine historique et culturel, nous impose des devoirs vis-à-vis de tous ceux qui nous font l’honneur de leurs séjours. A ce titre, il est bien normal que les milieux touristiques, les hébergeurs, les commerçants fassent l’effort de s’exprimer autant que faire se peut au moins en anglais, ou dans la langue du pays limitrophe.

Ce devrait être évidemment la même chose pour la météo. Il me semble que Météo-France a proposé naguère sur son site web une version en anglais. Je viens de m’assurer qu’elle existait bien. J’ai peut-être mal vu, mais je ne l’ai pas trouvée… Dans les départements touristiques la mise à disposition publique d’une prévision en anglais devrait faire partie des consignes, pour des raisons d’hospitalité et  évidemment de sécurité. Quel CDM est mieux placé que celui de Chamonix pour avoir à satisfaire ces deux obligations élémentaires ?

On a vu dans une précédente page d’humeur, que, justement, le besoin légitime exprimé par l’Office du Tourisme de Chamonix d’un message météo en anglais fut une des raisons majeures de la création d’une prévision bis par ce dernier. Une demande pourtant facile à satisfaire : les agents de Météo-France ont tous le niveau pour produire une version anglaise de leurs prévisions, dans une forme simplifiée, où les expressions d’ordre technique sont limitées et répétitives (un lexique interne à l’Établissement pourrait facilement jouer un rôle d’aide-mémoire).

Dès le milieu des années 70, j’avais évoqué ce souci auprès de ma hiérarchie. Il m’avait été répondu qu’il était hors de question que la Météorologie Nationale puisse s’exprimer autrement que dans la langue officielle. Puis j’avais imaginé une sorte de grille de saisie des rubriques météo de base, où il suffisait d’encadrer celles du jour (clair, peu nuageux, pluie, neige, orage…), en complétant d’autres par des chiffres ou caractères simples comme l’Iso 0, les directions et vitesses de vent… La grille originale (format A4), rédigée en français, pouvait se décliner en anglais, italien, japonais, inuit… Il suffisait de bien cocher les mêmes éléments sur chacune pour obtenir mécaniquement une traduction multilingue à dupliquer pour affichage multiple. Muté à Grenoble, en 1979, le projet est resté dans mes cartons…

Il serait très simple d’aboutir à un résultat équivalent, en bien mieux, avec les outils modernes d’infographie, en se servant des pictogrammes. Ces pictogrammes que j’avais utilisés pour notre panneau d’affichage dès la création de la station à pleine année, en novembre 1974. J’avais reçu à l’époque le renfort d’Alain Bravard, qui n’était pas vraiment formé pour la fonction à l’origine, mais qui se mit avec ardeur et rigueur au travail et fut donc un collaborateur efficace. Durant 3 ans, nous avons tourné seuls, renforcés accidentelleme (indisponibilités simultanées…) par des prévisionnistes de Bron. Pour réaliser le panneau d’affichage-vitrine rustique, qui présentait nos 3 bulletins quotidiens, une sélection tournante des conditions (type de temps, température, pression…) en France et dans les capitales d’Europe (pour satisfaire la curiosité des touristes sur l’actualité « chez eux »),  plus des documents plus techniques comme des cartes avec isobares et fronts, des analyses par Lannion des images satellitaires, j’avais obtenu le concours des services municipaux, et aussi de plusieurs personnes pour confectionner, selon mes souhaits, une carte de France couverte de pictogrammes. Un gendarme du PGHM, M. Léon Roussel-Galle, menuisier de formation initiale, avait sculpté dans de l’arole les divers symboles du temps sensible (brouillard, pluie, neige...), des nuages, des flèches pour le vent. Il les avait peints, vernis, puis munis à l’arrière d’une pastille magnétique. Comme le support de la carte (un modèle qui avait servi pour l’assistance météo aux JO de Grenoble en 1968, repeint et laqué par le spécialiste local des enseignes commerciales) était une plaque de fer, les pictos se disposaient à loisir selon la situation du jour sur la France et ses régions limitrophes. Chaque jour, Alain Bravard ou moi-même, composions la nouvelle « situation générale » observée à 1200 TU. Le bulletin de prévision pouvait ainsi prendre appui sur du concret actuel (l’accès à ces infos était autrement plus difficile qu’aujourd’hui où la TV, le web sont des sources permanentes et d‘une incroyable richesse). Parti de Chamonix, durant 15 ans j’ai défendu la pertinence des pictogrammes pour illustrer les bulletins de prévisions transmis aux OT par fax, pour Minitel (à ce propos, en 1986, j’ai créé le premier bulletin météo graphique national - et donc mondial, puisque la France était alors la seule en télématique ; innovation qui a recueilli l’adhésion enthousiaste des usagers mais pas de ma profession...), avec pour seul réponse l’incrédulité. Le premier à Météo-France à m’avoir approuvé, en 1995, fut M. Jean-Pierre Beysson, Énarque, nouveau P-DG.

Donc, aujourd’hui, les pictogrammes pourraient être une astuce commode pour présenter des prévisions en plusieurs langues. Il suffit, à partir de ce que l’on appelle la base Symposium de Météo-France (prévisions numériques fines supervisées et éventuellement corrigées par les prévis locaux, au pas de 3h, sur toutes les zones climatiques de chaque département, notamment les « massifs » en pays de montagne) de produire des documents où s’afficheraient les pictos. C’est un langage universel que l’on peut compléter à volonté de légendes en chaque langue pour répondre à la diversité de nos visiteurs.

Autre outil pour s’adapter aux besoins d’information de nos visiteurs : la composition automatique de prévisions écrites en plusieurs langues. J’ai participé assidûment aux travaux du projet « Multimétéo », projet financé par la Communauté Européenne, dans lequel collaboraient plusieurs pays (France, Espagne, Autriche, Pays-Bas, sauf erreur ou oubli). Il avait abouti, en 1999, à la possibilité de produire des textes prévisions en anglais, allemand, néerlandais, espagnol, à base de phrases simples, à partir de cette fameuse base Symposium. Étant en poste à Grenoble, j’ai testé la formule avec l’Office du Tourisme de Villard-de-Lans. Résultat sobre, mais fort intéressant, apprécié des touristes étrangers, et pourtant abandonné…

On le voit, les possibilités ne manquent pas. Aboutir n’est pas un problème de coût, ou si peu.



8) 40 ans...


Le 10 février 1970, déferlaient depuis la Sassière sur le centre UCPA de Val-d'Isère deux énormes avalanches qui s'épaulèrent pour détruire son chalet et ensevelir 39 victimes.

La veille, à Saint-Martin-d'Hères, où nous n'étions que deux agents et où nous alternions les semaines de prévision, j'étais justement de service. A ce titre, j'avais la charge de rédiger éventuellement un bulletin d'alerte avalanche. Enfin, un message très sommaire, préparé à partir de l'analyse d'un réseau d'information en montagne très limité et selon une méthode encore fort empirique. A cette époque, le Weissfluhjoch suisse, au-dessus de Davos, était le seul service de suivi et d'alerte vraiment performant. Le Centre d'Etudes de la Neige de la Météorologie Nationale, créé à la fin des années 50, disposait encore d'un effectif et de moyens réduits au col de Porte et à Grenoble, sur le Campus, dans les locaux duquel l'Antenne météo était hébergée. La catastrophe allait au moins avoir un résultat positif, donner un essor décisif aux recherches sur la neige dans notre pays, au point que le CEN est devenu, en quelques années, sans doute leader mondial dans la spécialité, notamment en modélisation de l'état du manteau neigeux et de la simulation tout à fait spectaculaire et efficace de son évolution.

Donc, ce lundi 9 février, je vois progresser par le NW une perturbation, une nouvelle, car depuis la mi-janvier elles s'accumulent. Des vents forts l'accompagnent, et je me méfie beaucoup de l'"effet orographique", qui dope les intempéries en montagne. Il me semble que cette situation mérite une alerte pour les autorités et les stations de ski. Mais, préalablement, il me faut obtenir le feu vert de Bron qui nous supervise et qui, de toutes façons, dispose seul des moyens de diffusion. En cours d'après-midi, j'appelle donc le Centre régional. Là, l'ingénieur, chef de la Prévi, me dissuade de préparer un message. Il ne reste plus qu'à appliquer les consignes... Pour couper court à toute interprétation fallacieuse, je me dois d'ajouter que ce collègue, après comme avant cet échange, fut constamment à la fois compétent et fort agréable. Ce jour-là, sa préférence ne fut pas chanceuse ; aucune conséquence ne peut en être tirée (il serait parfaitement malhonnête d'évaluer qui que ce soit sur un cas isolé). Pour chaque prévi, les coups heureux ou malheureux étaient monnaie courante à cette époque privée de support numérique.

Le lendemain, à mon réveil, je vois bien qu'il a beaucoup plu dans la nuit sur Grenoble ; visa ou pas, je suis décidé : je le rédigerai ce bulletin d'alerte, je l'enverrai à Bron, ils en feront ce qu'ils voudront. Aussitôt arrivé au bureau, vers 8h, j'examine la situation. Je n'ai pas encore les retours des quelques observateurs qui font quotidiennement des mesures pour nous en montagne, mais je commence la rédaction. Je ne vais pas bien loin... Un collègue du CEN entre dans le bureau. Ils nous apprend la terrible nouvelle : une avalanche meurtrière est tombée sur Val... L'alerte devient instantanément sans objet, grotesque...

Les nouvelles qui nous parviennent par la radio gonflent d'heure en heure le nombre des victimes. L'après-midi, Roger Clausse, ingénieur en chef, patron de MN/RE (service des Relations Extérieures, autrement dit le porte-parole de la Météorologie Nationale) me demande au téléphone...

Roger Clausse était un ingénieur à l'ancienne, érudit, qui a gravi les échelons, qui devait être le numéro 3 ou 4 de la Météorologie. Il a fait beaucoup de prévision. Il a écrit plusieurs manuels pédagogiques de météorologie générale, de météo marine, pour les enfants aussi. A son poste, il était le correspondant des médias, il supervisait en particulier la coopération avec le Centre des Glénans (formation des jeunes à la navigation de loisir), dans le Golfe du Morbihan. Il a fut le maître d'oeuvre de l'assistance météo aux JO de Grenoble, en 1968, où l'équipe de France de ski alpin a particulièrement brillé, et Jean-Claude Killy réussi l'exploit de cumuler 3 médailles d'or, grand schelem, jamais renouvelé depuis. Roger Clausse était à l'origine de la station météo de Chamonix, en répondant à la demande de Maurice Herzog, député-maire de la ville, soucieux d'améliorer la sécurité dans le Massif. Des porte-parole de sa trempe, il y en eut peu, le dernier étant Georges Dhonneur, qui termina sa carrière avec les JO d'Albertville, en 1992. Depuis ???... L'été précédent, le directeur de MN/RE était venu faire le bilan de la première expérience mondiale de météo montagne sur mesure, au coeur de l'activité alpine, à Chamonix. J'en étais l'animateur. Il était arrivé fin août. Il m'a dit, après, combien il fut étonné, choqué et inquiet, de ne pas être accueilli en gare, et de la réserve des Chamoniards à son arrivée à l'Office du Tourisme, où j'exerçais. Il avait l'habitude qu'on lui déroule le tapis rouge ! Moi, par inexpérience du protocole, et parce qu'il fallait que je produise ma prévision de l'après-midi, je n'avais pas bougé. Et puis, il découvrait que les Chamoniards ne sont pas exubérants. Un peu plus tard, au sortir de la réunion, il était rayonnant : l'expérience était un vrai succès ; tous autour de la table avaient multiplié les commentaires de satisfaction. La reconduction du test pour l'année suivante était expressément souhaitée par toutes les composantes de l'activité alpine et touristique.  Roger Clausse me rapporta au dîner la fluctuation de ses sentiments, car il avait accepté de le partager avec nous, dans le chalet que nous avions pu louer cet été-là, à un prix amical, en y engloutissant les frais de mission - avec plaisir.

Mais en ce jour de tragédie où la météo s'est "plantée", le ton est bien différent. Roger Clausse n'est pas du tout de bonne humeur, forcément. Mais pourquoi n'avez-vous pas lancé d'alerte ? me questionne-t'il sèchement. Et là, je joue l'imbécile, je vais chercher des arguments tordus, comme on le fait avec les gendarmes quand on a vraiment fait une faute et qu'on essaye de s'inventer des excuses. Je bredouille : d'abord je ne suis pas assez compétent, nous manquons de moyens... C'est un peu vrai, pour les moyens, un peu moins pour la compétence puisque j'ai été formé en nivologie, que je participe même à la formation de nos correspondants observateurs. Pourquoi cette défense maladroite, et surtout cette abnégation ? Un réflexe. Parce qu'il n'est pas dans ma culture de dire "c'est pas moi, c'est lui". En somme, "je couvre mon supérieur". Mais ma petite notoriété naissante en prend un sacré coup...

La France est secouée. La TV programme, quelques jours plus tard, une émission spéciale (Les Dossiers de L'Ecran me semble-t'il), où le ban et l'arrière-ban des experts sont présents. Sûr que pour Roger Clausse, invité, naturellement, la situation eut été bien plus confortable s'il avait pu produire en public la fameuse alerte avortée. Mais la mort de tous ces jeunes vacanciers n'aura pas été complètement inutile, puisque le gouvernement charge la Commission Saunier d'une mission d'enquête et de propositions. M. Saunier est un préfet. Autour de lui de brillants spécialistes. De mémoire : Louis Néel, du CEA/Grenoble, prix Nobel de Physique, Roger Frison-Roche, Jean Franco, directeur de L'ENSA (Ecole des guides et moniteurs de ski de Chamonix), brillant alpiniste, ayant notamment à son actif des "premières" audacieuses au Makalu et au Jannu (chef d'expédition à chaque fois), Louis de Crécy, ingénieur en chef au CEMAGREF de Grenoble, Paul Perroud  du CEA/Grenoble, Philippe Traynard, universitaire, président du CAF... Elle déboucha vite sur la création de l'ANENA (Association pour l'Etude de la Neige et des Avalanches), qui regroupe et anime la synergie de tous les acteurs concernés. Cette mobilisation des compétences et la détermination politique ont fait de notre pays un des tout premiers, sinon le premier, en matière de prévention du risque avalancheux.

De cette péripétie, je n'ai pas reparlé durant vingt ans, jamais avec mon interlocuteur lyonnais. Comme j'ai entretenu avec Roger Clausse une correspondance durable - oh ! seulement un échange de voeux au Nouvel An, jusqu'au début des années 90 ; je lui devais bien cette politesse après l'heureuse épopée Chamonix -, je lui ai enfin "lâché le morceau". Il n'a pas réagi, j'en fus contrarié. Très âgé, malade, il décéda quelques mois après. Sans doute, avait-il évacué de ses centres d'intérêts ces souvenirs professionnels. Dix ans plus tard, j'ai évoqué cela avec des responsables de Météo-France, des collègues "amis". Leur indifférence m'a consterné ("c'est de l'histoire ancienne..." certes ; mais l'auraient-ils écrite pareillement ?).

Une alerte à temps aurait-elle changé quelque chose sur le terrain, sauvé des vies ? Evidemment non. Elle aurait forcément été assez vague, en tout cas pas ciblée sur un couloir particulier. A ma connaissance, cette précision reste impossible aujourd'hui encore, même si la recherche progresse. Val-d'Isère n'imaginait pas, à l'époque, qu'une telle catastrophe était possible, sinon, déjà, l'UCPA ne se serait jamais installée dans ce chalet. Les progrès considérables réalisés depuis consistent notamment en une cartographie précise des couloirs à risques (CEMAGREF), en rassemblant quantité de moyens d'investigation modernes et la compilation des témoignages du passé.

Personne ne m'a jamais rien reproché par la suite. Je n'ai été en aucune manière sanctionné. Par contre, il me paraît vraisemblable que la connaissance de la Vérité aurait représenté un bonus sans doute porteur sur mon CV...

     



9) Jacques.

 Jacques Villecrose a disparu tragiquement en 2004.

Ingénieur, il fit partie de mon équipe durant près de 20 ans. C'était un très bon prévisionniste météo, c'était aussi un excellent nivologue, qui me bluffait par la finesse et la justesse de ses bulletins d'avalanche.

Personnellement, si je trouvais la nivologie passionnante en tant que science - et Dieu sait que les progrès de sa connaissance intime ont progressé, grâce aux avancées du Centre d'Etudes de la Neige de Météo-France, à St-Martin-d'Hères - je n'avais pas beaucoup de sympathie pour cette discipline dans son versant opérationnel. Pourquoi ? Voici. En météo, il existe des périodes difficiles, où les évènements vous glissent entre les doigts, insaisissables... Je me souviens de ces fins d'après-midi où, à Chamonix, sans autre aide, bien fragile, que mes souvenirs incertains de situations passées, j'avais envie de rédiger ainsi mon bulletin : on verra bien demain. Il existe effectivement des contextes pourris, des régimes de SW instables, des "marais barométriques" maléfiques, des flux de "traîne" capricieux, où on sent qu'on n'a plus la main (d'où ma longue revendication d'un "indice de confiance", appréciation subjective par rapport à son propre pronostic, "aide à la décision" délivrée au destinataire pour qu'il perçoive, immédiatement, l'aisance ou la perplexité du rédacteur). Mais, a contrario, un jour survient une "situation béton", un "temps de curé", une "tempête de ciel bleu", où on peut se lâcher, faire le cadeau du "Grand beau" aux usagers. Une respiration qui fait du bien à tous. Pouvoir faire plaisir à l'autre, n'est-ce pas la plus grande satisfaction ? En nivologie, rien de tel. Dès qu'il y a de la neige, il faut se méfier. La montagne enneigée est merveilleuse, mais aussi mystérieuse, sournoise même. Alors, par précaution, et d'abord parce que c'est la réalité, durant toute la saison "hivernale" (jusqu'au randos de mai), il n'est pas possible de libérer son texte, d'annoncer que "c'est tout bon". Toujours une "plaque" enfouie, par ci par là, inconnue, tapie... Le grand spécialiste suisse du Weissfluhjoch, André Roch disait : vous êtes expert, mais la montagne ne le sait pas. De fait, même les meilleurs peuvent se faire prendre, s'ils ne sont pas constamment vigilants.

Jacques maîtrisait bien ces arcanes. Grand sportif, passionné de ski de rando, il conjuguait théorie et pratique skis aux pieds. Son efficacité, il la devait à ses connaissances théoriques affirmées, à son expérience, à son amour passionné de la montagne. Il s'était fait prendre une ou deux fois par une coulée. Et pourtant, cet anxieux retournait là-haut, aimanté.

Ce fut une chance pour moi de pouvoir lui confier la responsabilité de la "cellule nivo" de St-Martin-d'Hères. Il s'acquittait excellemment de cette fonction, respecté par les agents de son équipe : la compétence ne ment pas...

Jacques était un écorché, un susceptible. Fonctionnant sur le même mode, j'avais appris à ne pas dépasser la ligne blanche qui le faisait se cabrer. C'était d'ailleurs réciproque. Nous étions complémentaires. Je lui dois cette reconnaissance de m'avoir souvent demandé mon point de vue sur telle ou telle situation météo. Je sais qu'il appréciait mes analyses, comme j'étais impressionné par la pertinence des siennes pour ce qui concernait la neige.

C'était de plus un excellent rédacteur. Il aimait écrire, il avait le sens du mot juste, de la formule appropriée. Très cultivé, sans ostentation, il a, selon les rumeurs, écrit incognito des romans policiers. C'était sa part de mystère...

Jacques entretenait dans les milieux montagnards sportifs, un discret mais efficace réseau de connaissances. Quoique appréhendant l'exercice, il aimait à intervenir dans les médias où son aisance pédagogique était reconnue. Fort de tous ces talents et d'une solide maturité professionnelle, il avait obtenu sa mutation au CEN, pour le poste de chargé de communication, ce qui incluait l'évolution du contenu et de la présentation des bulletins avalanche, notamment sur le web, et les relations avec les services étrangers équivalents. Heureusement, je fus privé peu de temps de ses compétences, puisque moi-même je pris mon envol pour d'autres cieux quelques mois plus tard.

Je me souviens de cette anecdote où ne le voyant pas arriver au bureau, je devins inquiet. Au point de téléphoner à sa compagne, très surprise et un instant alarmée. Pour ce qu'elle savait, ce jour-là il partait en mission à Lyon. Confus, ce souvenir me revint. J'avais oublié... Le lendemain, Jacques me fit savoir que l'incident ne lui avait pas plu du tout. A juste titre !

Et puis, j'aurai l'occasion de revenir sur ce point que je considère comme très important, il fut le seul à me soutenir lorsque j'affirmais que la mission du prévisionniste ne s'arrête pas au dernier point de son bulletin, mais que l'on doit aussi à l'usager des commentaires, des compléments adaptés à son contexte, à ses préoccupations, bref des conseils spécifiques experts. Dans ses relations avec les maires des communes de montagne, il tenait à ce dialogue, à ce rôle de conseiller avisé. Un  maire n'est pas forcément qualifié en tout. Beaucoup, très certainement, ont apprécié cette disponibilité qu'il avait pour essayer d'examiner avec son interlocuteur les solutions qui pouvaient être adoptées pour prendre telle ou telle mesure d'interdiction de circulation, voire d'évacuation. Charge extrêmement lourde où un soutien solidaire n'est pas superflu. J'appelle, profitant de ces considérations, à réfléchir au poids des responsabilités des élus, des services de sécurité, du préfet lui-même. Et notamment ceci : s'il est relativement facile de décider de fermer une route ou de faire évacuer un hameau menacé, il est bien plus difficile de lever les restrictions. La prudence exige d'attendre une consolidation avérée (mais à quel instant l'est-elle vraiment ?...), la pression des citoyens contraints, de plus en plus impatients, voire révoltés, agit exactement en sens inverse...





10) Sur le fil du rasoir...

 Je reviens 40 ans en arrière, un recul qui me confère, je le crois, une crédibilité, sinon l'exclusivité de la vérité, que personne n'a jamais au reste détenue, dans quelque domaine que ce soit. Crédibilité de l'expérience, crédibilité d'un parcours de prévisionniste transgénérationnel (avant et après le numérique), crédibilité d'une "certaine idée" de l'assistance, crédibilité de l'autonomie que procure le statut de retraité.

En 1969, je commence, le 1er juillet, une nouvelle carrière, au contact des utilisateurs, au "front", pour respecter ce langage martial que les météorologistes norvégiens des années 30 (la prestigieuse Ecole de Bergen) ont retenu pour décrire les affrontements atmosphériques. Pas de conflit à Chamonix, la plupart du temps, du moins entre les personnes, et, lorsqu'ils s'en présentent, très rarement, ils ne sont que verbaux. Par contre, conflits d'intérêts fréquents, forcément, entre les professionnels de la montagne et le météo néophyte qui, à son corps défendant, donne un coup de pied dans la fourmilière des habitudes. Jusque-là, en effet, le guide fait la loi dans ses rapports avec le "monchu" qui souhaite l'engager pour faire une course. Et c'est bien normal. Le guide est dans son fief, il connaît sa montagne, il est le plus qualifié aussi pour savoir comment vit l'atmosphère dans son secteur. Il a sa propre expérience (les "signes"), assez souvent construite douloureusement, contre des éléments naturels rudes, dangereux, qui ne laissent aucune place au dilettantisme. Il a hérité des enseignements de plusieurs générations de pairs. Quoi de plus logique que sa parole soit d'or dans un échange avec son "client".

Le météo qui arrive dans la Vallée n'est pas un magicien ; il représente une sorte d'éclaireur du progrès scientifique. Tâche extrêmement délicate, pour plein de raisons. D'abord, je suis un enfant des plaines. Mon attirance pour la montagne, je la dois à des vacances, et, pour ce qui concerne Chamonix, aux romans de Roger Frison-Roche (impressionné, en particulier, par ces pages sur l'orage, la menace mortelle tapie dans la ouate impalpable de la nuée, les "abeilles"...). Quelle chance d'avoir pu exercer ma passion dans cet univers... et rencontrer le grand écrivain ! Je ne suis qu'un randonneur amateur, je me sens comme un "rampant". La météo de contact existe depuis longtemps au service des pilotes, exercice que j'ai un peu pratiqué, qui m'a séduit par sa complémentarité, très humaine (le savoir de l'un épaule celui de l'autre, et inversement, par le "feedback"). Rampant sincèrement impressionné par ces "conquérants de l'inutile", dont je côtoierai les plus grands noms. De plus, mon expérience de prévisionniste en montagne est dérisoire, comme celle de tous mes collègues d'ailleurs. J'ai bien fait un stage de préparation à Bron, mais la montagne en est bien loin, sinon physiquement du moins dans sa vie intime. Pendant deux ans toutefois, je me suis appliqué - c'était ma mission - à analyser des quantités de situations de toute nature, et j'ai essayé d'en comprendre le comportement sur le relief. Météo de labo, avant la météo in vivo. 

Première préoccupation : la sécurité. C'est la raison première de la création de l'antenne estivale expérimentale. Cela ne fait aucun doute, elle ne doit faire l'objet d'aucun compromis. Combien de fois n'ai-je pas entendu insinuer par des alpinistes visiteurs mécontents (la porte était ouverte à tous) que je recevais des consignes, dans un sens ou l'autre, soit de l'Office du Tourisme, soit de la Mairie, soit des professions touristiques, soit de ma hiérarchie ?... JAMAIS ! J'ai toujours été complètement libre, ce qui n'est pas forcément confortable, mais indispensable. La seule pression qui s'imposait à moi était, de temps à autre, la déception, l'agacement, la mauvaise humeur bien compréhensible du public (la mienne aussi !), lorsque le mauvais temps durait, contrariait les projets des semaines entières (et la période était riche d'"étés pourris" lors de ce fameux "palier" des années 50 à 80). Pression prégnante, psychologique, lorsque, dans ce contexte d'intempéries persistantes, je ratais une bonne "fenêtre", la demi-journée ou la journée de transition fugitive qui aurait permis une belle sortie.

Grands noms ou pas, les professionnels de la montagne y gagnent leur pain quotidien, en prenant en charge des passionnés qui leur confient leur sécurité, leur vie. Par respect, doublé d'admiration, ma seconde forte préoccupation est de perturber le moins possible l'exercice de ce métier noble et exposé. Et si possible, d'être assez habile pour, justement, annoncer à temps le bon créneau qui semble se préparer. Il serait trop facile d'"ouvrir le parapluie", d'appliquer un trop systématique "principe de précaution", non dit à l'époque mais implicite (jusqu'où la "marge de sécurité" ?). Facile mais désastreux, pour le monde de la montagne, pour la crédibilité du test météo.

On est là face à un très difficile dilemme, une contradiction fondamentale (feu vert et feu rouge à la fois !). Ambiguïté aggravée par l'état de l'art de l'époque. La prévision assez fiable ne dépasse pas 48h. Les moyens sont loin d'être anodins, mais ils sont encore bien fragiles. Pourtant, avec moins encore (sans l'apport satellitaire), des générations de prévisionnistes ont fonctionné ainsi, jusqu'à élaborer des "protections" pour les premiers vols transatlantiques, puis ceux des héros de l'Aéropostale, les Mermoz, Saint-Exupéry, Guillaumet, fixer le "D-Day" du débarquement... Alors, une seule réponse : l'exigence. L'exigence pour prévoir sur "le fil du rasoir", avec à l'esprit, constamment, ces deux contraintes, ce double devoir. Il va sans dire que cette éthique concernait l'ensemble des usagers, pros ou non.

Comme toujours, le clivage, parmi les guides, sépara, grosso modo, jeunes et anciens. C'est dans la nature des hommes. Les anciens étaient plus méfiants, certains, rares, très rares, peut-être hostiles, évitaient mon regard quand on se croisait. Les jeunes, curieux, voire enthousiastes, venaient me voir souvent, avant le "tour de rôle", ou après. Je répondais à leurs questions. A ma demande, eux faisaient une sorte de compte-rendu informel de leur journée là-haut, m'apportant des détails que je ne pouvais connaître sur la force du vent, les conditions côté italien ou simplement dans la Vallée Blanche. Les échanges étaient fructueux aussi, de part et d'autre, avec les "météo-sceptiques", parfois portés à mettre le doigt sur mes erreurs, comme un réflexe de défense nostalgique. J'ai bien compris que leurs réticences ne s'appliquaient pas à moi-même, qu'ils étaient seulement bousculés par l'intrusion d'une nouvelle ère, qui leur donnait un vertige qu'ils ne connaissaient pas, même dans les parois les plus abruptes. Nous partagions nos connaissances. Eux me confiaient leurs "signes", que j'essayais de traduire en langage physique. Pour ma part, j'avais le gros avantage de pouvoir, par les cartes reçues, étendre mon horizon jusqu'aux rives du Québec. Je n'ai pas oublié, parmi ces anciens, Gilbert, Pierrot, Norbert... Ce dernier, notamment, m'apprit, sur le pas de porte de la Maison de la Montagne, comment certaines dalles rocheuses d'altitude luisaient à l'approche du mauvais temps, comment les cristaux d'une chute de neige pouvaient soudain briller à la lumière des lampadaires, que cela signifiait qu'ils étaient les derniers, et je l'interprétai comme la conséquence du refroidissement qui accompagne effectivement souvent la fin d'une perturbation...

Lorsque je revins passer des vacances à Chamonix, l'année après l'avoir quittée avec bien des regrets, je vis passer à vélo dans la rue l'un de ces "anciens méfiants", avec lequel j'avais souvent discuté, puisqu'il était guide-chef et que, dès lors, nous nous voyions régulièrement dans ou devant la Maison de la Montagne. Il me fit un signe de la main. Puis descendit de son vélo et vint demander de mes nouvelles. Ce geste spontané me fit énormément plaisir. Il eût pu, sans que je puisse  trouver cela le moins du monde anormal, se contenter de son salut. Quelque chose de fort s'était donc bien installé durant ces dix dernières années : le respect mutuel et sans doute plus encore : l'estime. C'était aussi la forte traduction humaine d'une "météo de proximité", à l'écoute, pour et par les utilisateurs, à l'opposé de la "météo-forteresse" d'aujourd'hui.

En ces temps incertains, les erreurs n'étaient pas rares, et mêmes les grosses erreurs, malgré le soin apporté à les éviter. Lors de la 4ème ou 5ème saison, plus aguerri, je m'imposai la notation qualitative de mes propres prévisions, sans concession. Durant les 3 premières semaines de juillet, j'arrivais à un quasi sans faute. C'était inespéré. Et puis s'installa un de ces "marais barométriques" perfides, où j'accumulais les contre-performances. A conditions quasi constantes d'un jour à l'autre, l'orage éclatait ou bien le matin ou bien l'après-midi, voire pas du tout. De longues éclaircies s'infiltraient au hasard entre deux ondées. Désagréable impression de jouer constamment la prévision aux dés. Et ça pouvait durer 7 jours ou plus. Une autre fois, un front ondulant dans un flux de SW, se stabilisa au niveau du Massif Central. Durant toute une semaine, je fus conduit à mettre en garde pour le lendemain contre une sérieuse aggravation, dans la perspective du décrochage inévitable du système orageux. Et chaque jour, le ciel restait d'un bleu lumineux, seulement parcouru, au niveau des plus de 4000, de rouleaux blancs éclatants, très rapides. A devenir fou ! Et à se prendre un coup de fusil (on brûlait bien les sorciers maladroits naguère...). Evidemment, je m'en voulais. Mais le recul me permet de constater que, 40 ans plus tard, ces types de temps donnent encore bien du fil à retordre aux prévisionnistes et des surprises douloureuses.

La météo, depuis, a fait un bon qualitatif exceptionnel. Xanthia vient d'en illustrer la fiabilité tout à fait étonnante pour qui a connu les années pionnières. L'ordinateur est plus qu'une aide à la prévision, c'est la prévision. Pourtant, il convient de rester humble face à la Nature. Beaucoup réduire le champ d'incertitude n'est pas le supprimer. Si les perturbations d'ampleur, dans l'espace et le temps, et même les exceptionnelles, sont désormais magnifiquement anticipées, il reste nombre de circonstances délicates non maîtrisées. Je pense bien sûr à ces régimes orageux aux foyers ponctuels éventuellement très violents (insaisissables justement à cause de leur localisation hasardeuse et de leur fugacité), à ces chutes de neige catastrophiques pour la circulation, suspendues à une différence de température insignifiante, qui narguent encore le cyber-météo. Le "fil du rasoir" reste un challenge d'actualité. Il suffit toujours de si peu, quelquefois, pour que le ciel affecte ou pas, gravement, les déplacements, l'économie, la santé, la sécurité.

Entre le "Grand Beau" et l'Orage, il n'y a souvent pas davantage que l'épaisseur d'un flocon.

 

   



11) Jean-Jacques Mollaret.

Celui qui,
dans la neige profonde,
n'a jamais fait sa trace,
qu'un coup de vent efface,
sait-il l'Espérance ?


JJ. Mollaret, Au-delà des cimes

Jean-Jacques Mollaret fut victime d'une avalanche, le 24 décembre 1992, à la Foux-d'Allos, dont il était le directeur. Il participait à un déclenchement artificiel pour sécuriser des pistes fortement enneigées en ce début de vacances. Tombé dans un coma sans rémission, il devait décéder le 10 mars suivant.

Loin de moi la prétention d'écrire sa biographie. Simplement, je veux un peu évoquer un homme que j'ai admiré pour son charisme, son exemplarité professionnelle, sa proximité chaleureuse et bienveillante.

Quand j'ai débuté à Chamonix, en 1969, Jean-Jacques Mollaret, commandait le PGHM, en tant que lieutenant (nommé à ce poste à 26 ans !). Quand on connaît la rudesse du métier, les responsabilités que la fonction exige, cette maturité est impressionnante. Maurice Herzog, député-maire de Chamonix, était, ès-qualité, président de la Société chamoniarde de secours en montagne, Jean-Jacques Mollaret en était depuis peu le secrétaire-trésorier, c'est à dire la cheville ouvrière.

A partir de cette date, j'ai eu très régulièrement l'occasion de côtoyer Jean-Jacques Mollaret dans le cadre de ses diverses activités ou à titre privé. 

En 1972, avec Gérard Devouassoux, il crée l'Office de Haute Montagne. Ils l'installent dans l'ancienne cure devenue la Maison de la Montagne. Cette imposante bâtisse traditionnelle rassemble, pour la meilleure synergie, les guides de la Compagnie de Chamonix, les moniteurs de l'ESF, l'OHM et la météo. L'OHM propose, sous l'autorité d'un guide, d'abord André Contamine puis Félix Martinetti, un service d'information des alpinistes avec hôtesses d'accueil, une documentation fournie (dont une monumentale carte en relief du massif), un registre d'enregistrement des courses réalisées, où les détails consignés s'avèrent précieux pour les projets des cordées. La Maison de la Montagne, dès lors, devient le coeur palpitant de l'activité montagnarde, qu'elle soit professionnelle, alpine, ou tout simplement tournée vers la randonnée, la balade. En 1973, promu capitaine, Jean-Jacques Mollaret reçoit le commandement de la toute nouvelle Compagnie de Gendarmerie de Chamonix. Gérard Devouassous disparu dans l'Everest en 1974, il porta dès lors tout le poids du développement de l'OHM. Je quittai la Vallée en 1979, tandis que le capitaine était devenu commandant. Il m'avait dissuadé d'accepter ma mutation pour Grenoble, car il considérait que mon avenir était à Chamonix. Comme il ne manquait pas d'humour, sur le moment, je me demandai s'il était sérieux. Lui-même s'éloignait du Mont Blanc en 1981 et termina sa carrière militaire à La Réunion.

Lorsque la station météo devint permanente, début novembre 1979, je souhaitai mettre à disposition de tous un panneau d'affichage devant la Maison de la Montagne. Jean-Jacques Mollaret coordonna les compétences avec sa maîtrise habituelle. Notamment celle du chef Léon Roussel-Galle, son secrétaire, qui sculpta, peignit, vernit, dota d'une pastille aimantée, une multitude de superbes pictogrammes météo à répartir sur une carte de la situation quotidienne.

Personne à Chamonix n'a oublié sa forte personnalité, son investissement dans l'évolution des moyens de secours. Il s'est battu pour que tous les refuges soient équipés du téléphone. Ce n'était pas qu'un homme d'administration, il payait de sa personne, il donnait l'exemple. Je me souviens de ce jour, où, revenu en vacances, je le rencontrai dans son bureau de la Compagnie. Justement, il m'expliqua que le chef doit toujours être avec ses hommes dans les moments difficiles. Et il le faisait. Il participait aux sauvetages. Il se porta lui-même volontaire pour descendre dans une crevasse afin de tester, en tant que victime simulée, le "parachute thermique" (insufflation d'air chaud pour éviter le refroidissement de l'alpiniste coincé par la glace). En charge du maintien de l'ordre, il s'était retrouvé, de nuit, pistolet mitrailleur à la main, dans une opération d'interception de voyous près du viaduc Sainte-Marie. Sans vouloir esquiver mes responsabilités, car ces moments-là étaient forts, enrichissants, il m'était arrivé de confier à un collègue le soin de me représenter en Commission de sécurité, pas pour me défiler, mais avec l'intention de le valoriser, puisqu'il avait préparé la prévision. Ce fut une leçon. Il témoignait en même temps d'un grand respect pour ses hommes et je crois savoir qu''ils lui rendaient bien ; il obtint d'ailleurs pour eux des avancées importantes en matière d'assurance.

Fort caractère, lui si prévenant ne mâchait pas ses mots. Il se méfiait des bureaucrates éloignés, coupés du concret. Malgré son action professionnelle exemplaire, j'ai cru comprendre qu'il avait dérangé les routines, que la hiérarchie n'avait pas aimé. Il était probablement trop compétent, trop franc, trop grand... Si je m'en tiens à la  presse locale, il est très regrettable que son départ de Chamonix se soit accompli dans une discrétion que son action novatrice, dévouée et courageuse ne méritait pas. Dommage qu'il n'ait pas bénéficié au moins - son oeuvre était tellement plus engagée, plus grande - du même témoignage de reconnaissance et d'amitié, fort émouvant, unanime, auquel j'eus droit à mon départ deux ans plus tôt.

Je me souviens de lui lors de ces réunions où il posait sa casquette sur la table pour expliquer avec une autorité impressionnante, un propos clair, fort et plein de bon sens, qu'il n'y avait plus de capitaine mais seulement lui, avec ses convictions, que s'il fallait tergiverser ce serait en son absence. Je me souviens des pique-niques qu'il offrait aux amis dans sa maison de fonction des Bois. Un hôte charmant, attentif, cultivé (quatre livres à son actif). Une épouse accueillante, quatre enfants éparpillés dans le pré alentour. Je n'ai pas oublié qu'au printemps 1975, il me proposa de me conduire au Mont Blanc. Je n'étais pas équipé, je n'avais aucun entraînement, aucune expérience de la très haute montagne. J'ai décliné. Je peux me reprocher cette faiblesse, car je n'aurais pu mieux être pris en charge...

Je souhaite associer à cet hommage, tous les secouristes qui concourent à la sécurité dans le massif du Mont Blanc, dans tous les massifs du monde, qui sont des partenaires obligatoires, tant la météo pèse sur la rapidité et l'efficacité de leurs interventions. En France, cette mission revient, selon les sites, les périodes, aux gendarmes des PGHM, aux CRS montagne, aux pompiers, aux pilotes d'hélicoptères de la Sécurité Civile, à des médecins. Avant l'organisation administrative permanente, au milieu des années 60, le secours fut dès l'origine de la responsabilité spontanée des guides, assistés bien plus tard par les militaires de l'EMHM, lors de drames compliqués et prolongés, quand l'hélico n'existait pas encore, ou manquait de puissance. Les secouristes sont des sportifs de très haut niveau, qui s'entraînent constamment. Ils doivent maîtriser avec excellence les techniques alpines les plus sophistiquées pour être opérationnels "tous temps", dans les circonstances les plus acrobatiques, les plus exigeantes, les plus exposées. Les pilotes, quant à eux, poussent leurs engins à la limite de ce que leurs pales peuvent accepter de proximité avec la roche, parfois malmenés par des turbulences sournoises. Mais ce n'est pas tout. Toutes ces difficultés extrêmes ne sont rien à côté de la dimension humaine, psychologique. Quand le sauveteur atteint et évacue un corps disloqué, jeune le plus souvent. Quand le chef ou son adjoint, jeunes aussi en général, doivent maîtriser leur émotion intense, trouver les mots, justes, compatissants et terribles à la fois, pour annoncer l'implacable aux parents, à la compagne, aux enfants... Tous ces hommes-là ne roulent pas les mécaniques, mais je sais qu'ils sont des héros, intervenant constamment en haute saison. Anne Sauvy illustre parfaitement les exigences et la noblesse de leur profession dans Secours en montagne, chronique d'un été entier consacré à partager l'activité du PGHM chamoniard.

Quelques semaines avant sa disparition, je croisai par hasard, Jean-Jacques Mollaret devant chez Arthaud, à Grenoble, en civil (vision nouvelle, un peu étrange...). Echange rapide. Puisqu'il était de retour, qu'il avait de la famille très proche dans l'agglomération, nous allions forcément nous revoir de temps à autre désormais. Mais une question me taraudait : Dites, quand vous m'avez dit, en 1979, que je faisais une erreur en acceptant ma mutation à Grenoble, vous étiez sérieux ? Oui, bien sûr... On ne devait plus se revoir.

 
 


12 Changement d'"air".






13)  Les mots pour le dire.


Nuageux
, savez-vous ce que le mot recouvre au juste ? Je suis persuadé qu'en questionnant plusieurs personnes on obtient des réponses très différentes. Certaines vont répondre couvert, d'autres un peu de nuage dans le ciel, d'autres beaucoup de nuages, et aucune réponse n'est idiote. 

Si on examine les bulletins de prévisions rédigés par les météorologistes officiels, on ne sera guère plus avancé. Pour preuve, il m'est arrivé de voir dans des messages diffusés par la télévision "nuageux avec éclaircies". On en déduit qu'il doit donc exister un "nuageux sans éclaircies", ce qui s'appelle tout simplement "couvert". 

La confusion est totale, même dans les rangs de Météo-France. On pourrait penser que la "démarche Qualité" qui a aboutit à un label "iso" authentifié, a mis de l'ordre dans ce vaste flou. Eh bien non. D'ailleurs la réflexion sur la Qualité n'a pas concerné la présentation des bulletins destinés aux répondeurs départementaux, dont les mots, les formules, la présentation n'ont pas bougé depuis 40 ans. Et pourtant les moyens de traiter les textes, d'y insérer des graphiques, des pictogrammes, des cartes, de la couleur, ont spectaculairement évolué durant cette période. Comme me l'a dit, il y a plus de 10 ans, un directeur d'Office du Tourisme : vos bulletins affichés ressemblent à des avis de décès. Je n'ai pu que l'approuver et lui affirmer combien j'avais pourtant oeuvré à mon niveau pour essayer de bousculer tout cela. 

Il revient évidemment au service public de donner le la, de définir une bonne fois ce que chaque terme technique représente. En utilisant constamment les mêmes mots, les mêmes expressions, Météo-France imprégnera le public de son langage, de son code implicite en quelque sorte. Il existe suffisamment de motifs d'incompréhension entre le rédacteur du bulletin et son lecteur pour faire l'effort de réfléchir, avec lui bien entendu (avec des associations comme la FFME, des représentants du monde du tourisme et d'autres, par exemple au sein du Conseil supérieur de la Météorologie, organisme paritaire justement prévu pour jouer le rôle d'interface entre le public et les spécialistes). J'ai moi-même constaté souvent et avec stupeur des interprétations opposées, optimistes ou pessimistes, du même texte que je trouvais pourtant limpide, selon l'attention à la lecture de l'usager, son niveau de connaissance météo, son humeur...

Pour en revenir à mon "nuageux", j'ai préconisé depuis bien longtemps l'usage systématique des définitions suivantes pour l'état du ciel.

  

Remarques :

.
Les météos, lorsqu'ils font une observation, rassemblent mentalement les nuages dans un coin du ciel. Ils occupent ainsi une fraction de la voûte céleste exprimée en octas (1 octa représentant 1/8 ème du ciel complet). Dans le code international, on utilise les nébulosités de 0 à 8. On distingue la nébulosité partielle qui se rapporte respectivement aux différents étages de nuages présents. La nébulosité totale regroupe l'ensemble des couches.

. Un ciel "clair" est celui dans lequel aucun nuage n'est présent (0/8). Une situation pas du tout fictive. On la trouve, par exemple, fréquemment en automne ou en hiver au-dessus des inversions. Elle peut durer en altitude des jours entiers, voire des semaines entières. Elle signe alors spectaculairement le contraste entre le "grand beau" du climat montagnard et la médiocrité des conditions en plaine, attristée par le couvercle sombre des stratus, l'humidité, le froid pénétrant. De même le ciel "couvert" (8/8) accompagne très souvent, et durablement, ces régimes d'inversions hivernales en basses couches, mais aussi, systématiquement, le mauvais temps actif prolongé (pluie ou neige). On donne d'ailleurs le nom de "corps" à cette partie bien spécifique des perturbations. Ces deux états très caractéristiques méritent amplement qu'on leur attribue une étiquette en propre. Entre ces deux extrêmes, une gamme de cas que l'on peut également parfaitement observer et prévoir.

. Ayant ainsi un ensemble de classes bien codifiées (symétriquement d'ailleurs), on sait dès lors ce que représente sans ambiguïté "nuageux".

. Il est même possible de préciser certains états par une extension circonstancielle. Le jour où, à Chamonix, au début des années 70, j'ai utilisé pour la première fois dans un message l'expression apparemment paradoxale de "beau temps nuageux", j'ai eu droit à des réactions étonnées, voire moqueuses, selon lesquelles je ne prenais pas beaucoup de risques : tout à la fois !... Et quand j'eus expliqué quel type de ciel je voulais ainsi décrire, chacun comprit qu'effectivement ça avait un sens. Imaginons tout simplement, par exemple, un ciel piqueté par 4 à 5/8 de ces petits nuages arrondis, blancs et sympathiques que l'on appelle d'ailleurs "cumulus de beau temps". Avec l'habitude, plus personne ne trouva suspect le "beau  temps nuageux" ; le code était devenu partagé, météo et public parlaient, au moins pour cela, le même langage. C'est possible pour tout.

Cette revendication d'aggiornamento de clarification nécessaire - en réalité un retour aux sources scientifiques - devrait s'appliquer à plein de paramètres, à tous les paramètres. Comment qualifier le vent : faible, modéré, fort ?... Il suffit de respecter des segments de vitesse précis. De même pour déterminer un écart de la température à la moyenne saisonnière. Les critères devraient être les mêmes partout à l'intérieur du service national, donc sur toutes les chaînes TV, à la radio, dans les journaux, sur le web : assez froid, modérément froid, froid, très froid... (pareil pour le chaud, symétriquement). Aucune raison de laisser libre cours à l'appréciation du prévisionniste local, qui fait comme il peut en l'absence de consignes. Ainsi, le Breton en vacances dans l'alpe saura, comme chez lui, ce que représentera comme sensation, éventuellement comme risque, telle ou telle locution.

Pour une meilleure compréhension réciproque, pour une meilleure efficacité en gommant les zones d'ombre, je crois qu'il faut inventer, ou du moins retrouver, un langage météo commun, en France d'abord et pourquoi pas en Europe ensuite.



14) Anomalies.



Les anomalies de température de janvier caractérisent bien le caractère de l'ensemble de l'hiver 2010.

Les "anomalies climatiques" sont des individus qui disposent d'une identité forte (écarts en plus ou en moins aux  valeurs moyennes, quelle que soit la saison, en pression, température, humidité ; avec leur corolaires : nébulosité, vent...). J'en suis persuadé depuis le début des années 90, et n'ai cessé d'en suggérer l'étude dans MF. Je n'ai obtenu que des réponses polies débouchant sur le vide sidéral. Ce type d'études n'était pas à ma portée. Parce que j'étais affecté à un poste de gestion. Parce que, avant tout, je n'ai pas la compétence pour les conduire. Je suis limité à l'observation et l'intuition, à la proposition argumentée en direction de ceux qui manipulent les statistiques avec brio. Et dans notre France, c'est très court, le plus souvent rédhibitoire.

Une anomalie naît, se développe, meurt, tout en se déplaçant, lentement souvent, voire très lentement. Sa durée de vie est de l'ordre du mois, souvent plusieurs, débordant même parfois d'une année sur l'autre. En somme, elles pilotent les "types de temps" et la longueur de leur influence sur des étendues à l'échelle de continents. Comme des poupées russes, les perturbations s'encastrent dans un niveau perturbé supérieur, aux échelles d'espace et de temps ; elles y sont soumises. Prévoir les anomalies, c'est approcher la prévision saisonnière. Une anomalie qui dure entretient durablement un type de temps. Et la persistance excessive est mauvaise conseillère : trop chaud, trop froid, trop sec, trop pluvieux... L'anomalie de 2003 a beaucoup tué en Europe occidentale, à force d'accumuler de la chaleur, en usant les organismes, de nuit comme de jour.

Quoi pilotent ces phénomènes ? Les océans jouent un rôle sans doute déterminant, à l'instar de ce qui se produit pour El Niño ou son pendant La Niña. On peut imaginer qu'une distribution particulière durable des températures de grandes surfaces océaniques, dont la puissance d'influence sur l'atmosphère est gigantesque (échanges de températures mais aussi d'humidité), provoque en conséquence une répartition singulière de ces énormes engrenages que sont les "centres d'actions" (anticyclones et dépressions). L'organisation de ces rouages détermine la "circulation générale" du temps perturbé comme du "beau" temps (plus le beau dure plus il devient un problème, plus il devient "mauvais"). Les anomalies mesurent alors les écarts à la normalité. Ce dernier hiver a connu une inversion persistante du champ de pression habituel : trop fort au niveau de l'Atlantique Nord et de la Scandinavie, trop faible sur l'Europe méridionale et le bassin méditerranéen. D'où la grande fréquence des situations neigeuses, d'où, aussi, des oppositions violentes de températures en liaison avec cette donne insolite (Xynthia).



15) A suivre...




 
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